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 "name": "Du mensonge \u00e0 la violence\nHannah Arendt\n\nIl me para\u00eet assez triste de constater qu'\u00e0 son stade actuel de la terminologie de notre science politique est incapable de faire nettement la distinction entre divers mots clefs, tels que \"pouvoir\", \"puissance\", \"force\", \"autorit\u00e9\", et finalement \"violence\", dont chacun se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes distincts et diff\u00e9rents. \u00ab \"Puissance\", \"pouvoir\", \"autorit\u00e9\", nous dit Passerin d'Entr\u00e8ves, ce sont l\u00e0 des mots auxquels un sens exact n'est pas attribu\u00e9 dans le langage courant ; les plus grands penseurs eux-m\u00eames les utilisent parfois au hasard. Il est cependant plausible de pr\u00e9sumer que ces mots se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 des qualit\u00e9s diff\u00e9rentes, et leur sens devrait donc \u00eatre soigneusement examin\u00e9 et d\u00e9termin\u00e9\u2026 L'usage correct de ces mots n'est pas seulement une question de grammaire, mais aussi de perspective historique. \u00bb Les utiliser comme s'il s'agissait simplement de synonymes, non seulement d\u00e9note une certaine insensibilit\u00e9 \u00e0 leur signification linguistique, ce qui para\u00eet assez grave, mais t\u00e9moigne en outre d'une ignorance regrettable des r\u00e9alit\u00e9s auxquelles ce langage se r\u00e9f\u00e8re. Il est toujours assez tentant, en ce cas, de proposer des d\u00e9finitions nouvelles ; mais m\u00eame s'il m'arrive de c\u00e9der quelque peu \u00e0 cette tentation, il me semble qu'ici il ne s'agit pas simplement d'une inattention du langage. Au-del\u00e0 d'une confusion apparente demeure la ferme conviction que des distinctions terminologiques plus pr\u00e9cises seraient, au mieux, d'une importance mineure : la conviction que le probl\u00e8me politique essentiel est et a toujours \u00e9t\u00e9 de savoir qui domine et qui est domin\u00e9. Pouvoir, puissance, force, autorit\u00e9 et violence : ce ne sont l\u00e0 que des mots indicateurs des moyens que l'homme utilise afin de dominer l'homme ; on les tient pour synonymes du fait qu'ils ont la m\u00eame fonction. Ce n'est que lorsqu'on aura cess\u00e9 de ramener la conduite des affaires \u00e0 une simple question de domination que les caract\u00e8res originaux des probl\u00e8mes de l'homme pourront appara\u00eetre, ou plut\u00f4t r\u00e9appara\u00eetre, dans toute leur authentique diversit\u00e9.\n\nCes caract\u00e8res, dans le contexte de cet ouvrage, peuvent se d\u00e9finir de la fa\u00e7on suivante :\n\nLe pouvoir correspond \u00e0 l'aptitude de l'homme \u00e0 agir, et \u00e0 agir de fa\u00e7on concert\u00e9e. Le pouvoir n'est jamais une propri\u00e9t\u00e9 individuelle ; il appartient \u00e0 un groupe et continue \u00e0 lui appartenir aussi longtemps que ce groupe n'est pas divis\u00e9. Lorsque nous d\u00e9clarons que quelqu'un est \u00ab au pouvoir \u00bb, nous entendons par l\u00e0 qu'il a re\u00e7u d'un certain nombre de personnes le pouvoir d'agir en leur nom. Lorsque le groupe d'o\u00f9 le pouvoir \u00e9manait \u00e0 l'origine se dissout (potestas in populo \u2014 s'il n'y a pas de peuple ou de groupe, il ne saurait y avoir de pouvoir) son \u00ab pouvoir \u00bb se dissipe \u00e9galement. Dans le langage courant, lorsqu'il nous arrive de parler du \u00ab pouvoir d'un homme \u00bb, du \u00ab pouvoir d'une personnalit\u00e9 \u00bb, nous conf\u00e9rons d\u00e9j\u00e0 au mot \u00ab pouvoir \u00bb un sens m\u00e9taphorique : nous faisons en fait, et sans m\u00e9taphore, allusion \u00e0 sa \u00ab puissance \u00bb.\n\nLa puissance d\u00e9signe sans \u00e9quivoque un \u00e9l\u00e9ment caract\u00e9ristique d'une entit\u00e9 individuelle ; elle est la propri\u00e9t\u00e9 d'un objet ou d'une personne et fait partie de sa nature ; elle peut se manifester dans une relation avec diverses personnes ou choses, amis, elle en demeure essentiellement distinctes. La plus puissante individualit\u00e9 pourra toujours \u00eatre accabl\u00e9e par le nombre, par tous ceux qui peuvent s'unir dans l'unique but d'abattre cette puissance, \u00e0 cause justement de sa nature ind\u00e9pendante et singuli\u00e8re. L'hostilit\u00e9 presque instinctive du nombre \u00e0 l'\u00e9gard de l'homme seul a toujours \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9e, de Platon jusqu'\u00e0 Nietzche, au ressentiment, \u00e0 l'envie qu'\u00e9prouve le faible \u00e0 l'\u00e9gard du fort, mais cette explication psychologique ne va pas au fond des choses. Cette hostilit\u00e9 est ins\u00e9parable de la nature m\u00eame du groupe, et du pouvoir qu'il poss\u00e8de de s'attaquer \u00e0 l'autonomie qui constitue la caract\u00e9ristique m\u00eame de la puissance individuelle.\n\nLa force, terme que le langage courant utilise souvent comme synonyme de la violence, particuli\u00e8rement quand la violence est utilis\u00e9e comme moyen de contrainte, devrait \u00eatre r\u00e9serv\u00e9e, dans cette terminologie, \u00e0 la d\u00e9signation des \u00ab forces de la nature \u00bb ou de celles des \u00ab circonstances \u00bb (la force des choses), c'est-\u00e0-dire \u00e0 la qualification d'une \u00e9nergie qui se lib\u00e8re au cours de mouvements physiques ou sociaux.\n\nL'autorit\u00e9, qui d\u00e9signe le plus impalpable de ces ph\u00e9nom\u00e8nes, et qui de ce fait est fr\u00e9quemment l'occasion d'abus de langage, peut s'appliquer \u00e0 la personne \u2014 on peut parler d'autorit\u00e9 personnelle, par exemple dans les rapports entre parents et enfants, entre professeurs et \u00e9l\u00e8ves \u2014 ou encore elle peut constituer un attribut des institutions, comme, par exemple, dans le cas du S\u00e9nat romain (auctoritas in senatu) ou de la hi\u00e9rarchie de l'\u00c9glise (un pr\u00eatre en \u00e9tat d'ivresse peu valablement donner l'absolution). Sa caract\u00e9ristique essentielle est que ceux dont l'ob\u00e9issance est requise la reconnaissent inconditionnellement ; il n'est en ce cas nul besoin de contrainte ou de persuasion. (Un p\u00e8re peut perdre son autorit\u00e9, soit en battant son fils, soit en acceptant de discuter avec lui, c'est-\u00e0-dire soit en conduisant comme un tyran, soit en le traitant en \u00e9gal.) L'autorit\u00e9 ne peut se maintenir qu'autant que l'institution ou la personne dont elle \u00e9mane sont respect\u00e9es. Le m\u00e9pris est ainsi le plus grand ennemi de l'autorit\u00e9, et le rire est pour elle la menace la plus redoutable.\n\nLa violence, finalement, se distingue, comme nous l'avons vu, par son caract\u00e8re instrumental. Sous son aspect ph\u00e9nom\u00e9nologique, elle s'apparente \u00e0 la puissance, car ses instruments, comme tous les autres outils, sont con\u00e7us et utilis\u00e9s en vue de multiplier la puissance naturelle, jusqu'\u00e0 ce qu'au dernier stade de leur d\u00e9veloppement ils soient \u00e0 m\u00eame de la remplacer.\n\np. 143-146\n\n\ud83d\udc4bEnvie de me contacter pour bavarder de cette page, vous pouvez m'envoyer un message direct sur mastodon \u00e0 l'adresse @tk@social.apreslanu.it. Je vous partagerai mon adresse email \u00e0 partir de l\u00e0.\n\n\ud83d\udce3Pour \u00eatre tenu\u00b7e au courant des derniers changements le plus simple est d'ajouter le fil feed.xml regroupant tous les contenus derni\u00e8rement modifi\u00e9s.\n\n\ud83d\udd75\ufe0fPour signaler une erreur ou autre errance technique, il faudra passer par le syst\u00e8me de ticket de codeberg.\n\n\ud83d\udcdcPour voir, l'historique des modifications de cette page, cela se passe aussi sur codeberg.\n\n\ud83c\udf08Pour voir toutes les m\u00e9tadonn\u00e9es dans la grammaire microformats2 contenues dans cette page, il suffit d'aller sur cet analyseur en python, parmi d'autres."
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